Ballade Champenoise

Le Musee d »Epernay

Pierre Roualet :  » Aucune région du monde celtique n »a livré autant de vestiges que la  Champagne « 

 

 »  La Marne s »inscrit au premier rang en ce qui concerne la quantité considérable de sépultures de l »Age du fer qu »elle renferme » .

J.J. Hatt et P. Roualet disent aussi que « la Champagne paraît être la seule région du monde celtique où les mobiliers purs et sans mélange constituent la très grande majorité des matériaux de La Tène actuellement connus « .

 

Quant à la région située près d »Epernay, elle semble, depuis des temps immémoriaux, avoir été un important centre spirituel. C »est ce que laisse penser la nécropole des  » Jogasses  » située à Chouilly près d »Epernay. Ce site fut étudié en son temps par les archéologues André Brisson, Emile Schmit (conservateur du musée de Châlons en Champagne) et par l »abbé Pierre Marcel Favret ( 1875-1950), auteur de :   » Les nécropoles des Jogasses à Chouilly-Marne  » (1936). Les Jogasses datent de la période de Hallstatt (vers l »an 530 av. JC – période de l »Age du Fer).

On a donné à cette culture locale le nom de Jogassien ou  période jogassienne.  » L »histoire de Chouilly  » de l »abbé Barré (voir « Société préhistorique française » – 1904) rapporte que le cimetière du Mont Jogasse comprend un groupe de sépultures gauloises et gallo-romaines à 2 kms au Sud-Ouest de Chouilly. L »emplacement est situé à flanc de côteau entre le Mont Bernon qui domine la ville d »Epernay et Sarran. Le château de Saran, construit sur la butte du même nom, est situé près du village de Cramant et derrière le Mont Bernon, sur un côteau qui domine toute la vallée de la Marne et dont la vue porte jusqu »à Châlons en Champagne.

Le propriétaire actuel est la maison Moët et Chandon. Sur ce terrain et aux alentours, on a découvert un cimetière gaulois au lieu-dit,  » La Croix des Huguenots « , une grotte néolithique (Saran IV) classée monument historique et bien sûr la nécropole hallstattienne des Jogasses. Sarran ou Saron sous-entend un culte druidique (Saronide : prêtre gaulois ou druide). Or, à l »époque gauloise, le mont de Sarran était couvert de chênes et des druides habitaient en ces lieux, près d »une contrée nommée,  » Jocasse « . (Casse : le chêne et Jovis Quercus : le chêne de Jupiter).

C »était donc un endroit consacré aux dieux et considéré comme sacré depuis l »aube des temps. Le site était connu depuis 1850, mais n »avait fait alors l »objet que de fouilles sauvages. En effet, dans la seconde moitié du XIXè siècle, des pilleurs de tombes agissent pour le compte de commanditaires, antiquaires ou collectionneurs. (C »est d »ailleurs un vice qui sévit encore de nos jours…). Leur tâche est simplifiée par le fait qu »il suffit d »observer la végétation plus sombre et plus dense à l »emplacement des sépultures.

Vers 1904, des fouilles plus sérieuses indiquèrent la présence d »ossements dans des fosses empierrées, creusées dans la craie et remplies de terre brune. Les squelettes étaient accompagnés de vases, d »armes et de bijoux. On a observé depuis que cette culture jogassienne présente des affinités avec celle de la région de Châtillon sur Seine où fut découverte la célèbre tombe de la princesse de Vix. Il semble que cette culture unique ait une origine étrangère à la région, qu »elle soit le fait d »une culture assez pacifiste imprégnée d »influences méridionales et étrusques qui persistèrent jusqu »au 2ème siècle ap. JC.(On a fait d »autres découvertes de ces objets de facture étrusques qui datent d »avant les contacts avec Jules César).

C »est l »abbé Favret qui entreprend la fouille de la nécropole des Jogasses entre 1923 et 1926 et les découvertes qu »il va faire lui valent la reconnaissance nationale.

La nécropole des Jogasses (6è et 5è s av.JC) va se révéler l »une des plus riches de la région (environ 312 sépultures dont 200 tombes intactes du Hallstatt final ainsi que des tombes à char). L »abbé va exhumer des squelettes d »hommes inhumés avec leurs armes : bouclier, lance ou javelot, épée, dague ou poignard. Les  tombes de femmes sont très riches et garnies de nombreux  bijoux : torques, bracelets et fibules, bijoux reproduisant des figures humaines stylisées, boucles d »or et vases d »offrande. L »abbé Favret déposa sa collection en 1928 auprès de la ville d »Epernay et devint le fondateur scientifique du  » Musée d »epernay » . (Ce musée se trouvait il y a encore quelques années au « Château Perrier » : 13, avenue de Champagne. Il est actuellement fermé depuis 12 ans). L »abbé Favret  obtint aussi des donations et des dépôts.

En 1909, il avait également exploré d »autres riches cimetières de la Marne : à Poix, Cernon sur Coole, Sarry, Les Grandes Loges, Ecury sur Coole, St Hilaire le Grand, Courtisols, St Etienne au temple, Bouzy, etc… Il devint ainsi l »archéologue régional le plus récompensé au titre de l »archéologie.  Les richesses de la nécropole des Jogasses se trouvent au Musée d »Epernay :  » » Collection Favret  » (n° 31-1-931). On pouvait y voir un superbe torque en bronze fait d »un collier à section ronde et orné d »un motif composé d »un manchon sur lequel reposent deux croissants qui peuvent être la stylisation de deux oiseaux affrontés. D »autres objets reproduisent des motifs végétaux et des chimères. Mais le musée contient également des trésors extraits de toute la Champagne.

C »est une évidence, il y a dans cette région une abondance exceptionnelle de vestiges du 5ème s av. JC. et une culture originale :  » le Marnien ». L »époque marnienne est définie comme l »époque de La Tène I. Elle se compose encore de quelques tumulus et de vastes nécropoles, les chefs sont ensevelis avec un riche mobilier, des chars et des ornements précieux. les cimetières marniens sont des tombes plates souvent situées sur de petites éminences qui dominent la plaine crayeuse, près des villages ou à proximité de chemins antiques. Les nécropoles plus vastes s »échelonnent le long des cours d »eau. ( Important culte des eaux et des sources en vigueur chez les Gaulois)

Dans certaines tombes on note la présence de niches taillées dans les parois ou de banquettes. Ces tombes sont comblées avec une fine terre noire qui ressemblent à du terreau : sans doute pour répondre à un symbole religieux. Les guerriers y sont, comme aux Jogasses, inhumés avec leurs armes, parfois avec un casque en bronze décoré et même un char, comme à Berru, Somme-Tourbe ou Prunay. On note aussi la présence de vases contenant des traces d »aliments comme un vase orné de serpents et de monstres découvert à La Cheppe, ou celui orné d »une frise de griffons trouvé à Suippes.

Le cimetière Marnien présente toutefois une particularité, c »est la prédominance de riches tombes féminines qui peuvent laisser supposer la présence d »une société matriarcale. (La Marne : Matrona, est la Mère). Ainsi, déjà au néolithique, on gravait des déesses-mères sur les parois des grottes funéraires taillées dans la craie ou sur le flanc d »un coteau. (Voir : les grottes de Coizard Joches près de Vertus).

Ces grottes pouvaient abriter les tombes de tout un clan. Ces grottes se trouvent surtrout le long du Petit Morin et elles sont accompagnées de dolmens et de menhirs. Dans les Marais de Saint Gond, à Aulnay aux Planches, on peut ainsi voir une nécropole de la période de Hallstatt. Dans la plupart des tombes, les ossements sont placés dans des urnes et enfouis dans des fossés taillés dans la craie. Parfois on note la présence d »un édifice cultuel comme dans l »enclos d »Aulnay aux Planches où on a retrouvé des traces de poteaux et où de grosses pierres servaient à délimiter le lieu sacré, sans doute la tombe d »un chef ou d »un personnage important, d »un guerrier ayant la carrure d »un héros de légende (comme à Ecury Le Repos).

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Les sépultures des Marais de Saint Gond et des alentours sont datées de la période de La Tène jusqu »au 1er siècle après JC. Dans les parages de Bergères Les Vertus, près de mille tombes ont été découvertes et explorées. Il s »agit d »un gigantesque cimetière antique qui s »étend jusqu »aux fosses du Mont Gravet à Villeneuve-Renneville. Un tombeau présente toutefois une particularité surprenante, il s »agit de la « tombe d »un cerf », seul dans son tombeau et découvert au Mont Gravet. Cette tombe de cerf (qui date du début de la période de La Tène) est unique en son genre. Les archéologues supposent qu »il s »agit d »un sacrifice rituel dans le but de sacraliser la nécropole, car le cerf tenait un rôle important dans la symbolique celte. On peut alors supposer avec raison que ce cimetière contient la tombe d »un personnage d »une importance considérable et qu »il n »a toujours pas été découvert…

 Avant les années 1865, les villageois ne comprenaient pas l »importance de ces vestiges et les sépultures étaient pillées pour en recueillir le bronze comme par exemple à Bergères Les vertus au début du XIXème siècle. D »autres nécropoles présentent tout autant d »intérêt comme celles des environs de Dormans, de Fère Champenoise, de Vert La Gravelle ou d »Ecury. On y a retrouvé nombre de fibules de bronze, d »armilles, de torques et de céramiques du facies Marnien.

Le conservateur du musée d »Epernay, Jean Jacques Charpy a écrit un article sur le sujet, décrivant les cimetières rémois entre la vallée de la Suippe et de la Vesle, les sépultures du Mont Gravet et d »Avize (Les Hauts Nemerys), celles de Dormans (Les Varennes) et les nécropoles proches de Châlons en Champagne (Grandes Loges, etc), d »Etoges et des Marais de Saint Gond (Villeseneux), Fère champenoise, Connante et Ecury (L »Homme Mort). Dans toutes ces tombes se trouvaient des panoplies de fer (lance, épée et bouclier). On note toutefois un fait particulier, la faiblesse de la population voire même sa disparition à la fin du 5ème siècle et début du 4ème siècle, sans pouvoir expliquer ce fait de façon satisfaisante, mais en observant qu »après ces périodes, la région se repeuple à nouveau.

 L »endroit le plus riche en découvertes après Les Jogasses semble être les parages des Marais de Saint Gond et le Mont Aimé. Une légende encore vivace prétend qu »un « chariot d »or » est enfoui dans les flancs du Mont-Aimé situé près du village de vertus, butte qui s »élève au-dessus des immenses plaines de Champagne qui virent le déferlement des guerriers d »Attila. Les archéologues ont en effet remarqué que le mont présente des analogies avec le Mont Lassois où fut retrouvée la tombe de la princesse de Vix. Il n »est donc pas défendu de penser que sous l »oppidum ou dans la plaine en contrebas du Mont Aimé, se trouve une tombe à char de la période de Hallstatt…

De nos jours, les découvertes continuent, pour exemple la sépulture à char de Caurel (Le Puisard) explorée en 1999. D »autres sépultures à char furent fouillées et d »autres sont en attente. (Voir par exemple : ( Vatan.A : Histoire de l »architecture celtique en Champagne – des origines à nos jours. 2004) In : Mémoires de la Société Archéologique Champenoise, n° 17).

Christian Goudineau dans sa préface à « Chronologie et société dans les nécropoles celtiques de la culture Aisne-Marne » de J.P Demoule (1999) écrit : « Rares furent les naufrages aussi complets que celui qui a englouti ces dizaines de milliers de tombes champenoises et l »essentiel de leur contenu : ont sombré corps et biens entre 400 et 500 nécropoles. La région Champagne-Ardennes a en effet été fortement occupée pendant le 2ème Age du fer et est probablement la plus riches en sépultures de La Tène. Reste qu »il est peu d »autres régions où le passé a été aussi sauvagement ravagé ».

Nous osons ajouter qu »il n »est pas que les guerres pour faire des dégâts irréversibles dans l »antique culture d »un pays.

Toute la collection de l »abbé Favret comprenant les pièces trouvées aux Jogasses ainsi que le crâne du cerf et son harnachement trouvé au Mont Gravet , ainsi que les riches collections découvertes dans différentes sépultures de la région se trouvaient exposées il y a encore quelques années au musée d »Epernay, le deuxième en son temps pour la richesse de ses collections après celui de Saint Germain en Laye. (le célèbre ethnologue Van Gennep a vécu quelques temps dans la proximité de ce musée, sa fille y étant alors bibliothécaire).

Le musée est actuellement fermé, depuis bientôt quinze ans, car il y a péril en la demeure…  Les collections ne sont plus visibles, sauf par de rares privilégiés qui en font la demande. Qu »adviendra–t-il de ce musée des splendeurs antiques ? Sombrera-t-il à la longue dans un profond sommeil dont il ne se réveillera pas ?

L »abbé Favret doit se retourner dans sa tombe…

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